-- Je suis là devant vous, Cheikh, dit Said en souriant ; ne me voyez vous pas ?
-- Vous voulez dire que vous existez ?
-- Oui bien sûr !
-- Pouvez-vous le prouver ?
-- Ha ! Ha ! Mais c’est évident !
-- Si c’est aussi facile à prouver, faites-le alors !
-- Eh bien ! J’existe parce que…parce que…mais voyons ! Vous le savez bien, vous !
-- Je réponds à votre place alors : Vous existez parce qu’il y a les gens de votre entourage qui te connaissent et portent votre image dans leurs mémoires. Vous existez parce que votre venue en ce monde s’est produite en présence de témoins, au moins celle de votre mère et des gens qui avaient entendu votre premier cri. Vous avez continué à exister…On constatait quelque temps après ta naissance que des jouets bougeaient de leur place, des biberons se vidaient, des bonbons se volatilisaient, le lit se salissait ; Qu’auraient pensé vos parents s’ils avaient douté que l’auteur de ce désordre était un fantôme ? Ils se seraient affolés. Et ils ne s’étaient pas affolés. Ce n’était donc pas un fantôme qui causait tout cela. C’était vous. Vous laissiez des traces, vous existiez. Et j’ai la pleine conviction que vous continuez à exister en ce moment, car si on s’amuse à aller compter les baguettes de pain que le boulanger a tiré de son four ce matin, on constatera qu’il en manque le nombre que vous avez dans votre couffin. Le vide que vous venez de créer sur l’étalage de la boulangerie est votre trace. Demain, ce couffin sera certainement vidé ; le pain qu’il contient sera retiré par les mains de quelqu’un qui aura existé. Vos actes répétés, vos manifestations ont fait de vous un être existant dans les esprits des autres. Vous cesserez de l’être au moment où ces autres ne voient plus trace de toi…
-- Mais je ne vous parlais pas de ma propre existence, je voulais seulement savoir si les fantômes existent.
-- Avez-vous la trace d’un fantôme ?
-- Sa trace…C’est dommage ! La pluie de ce matin l’aurait effacée.
-- Expliquez-vous, dit Abdelhakim, l’air curieux cette fois.
Said lui raconte ce qu’il avait vécu la veille.
Cheikh, amusé, nullement étonné par ce qu’il vient d’entendre, explique :
-- Il y a deux hypothèses : Ou bien Yatim est revenu à la vie, deux mois après sa mort ; ou bien c’était une hallucination.
-- Euh…
-- Y a-t-il dans l’Histoire un être humain qui est revenu après sa mort ?
-- Non, répond Said.
-- Croyez-vous que cela pourrait se produire ?
-- Non.
-- Alors ?
-- Ce n’était donc qu’une hallucination !
-- Oui ! C’était cela votre fantôme. Chacun de nous risque de rencontrer le sien…de cette façon. Mais les fantômes n’existent pas réellement ; notre imagination en conçoit au besoin. C’est comme un rêve.
-- Ce n’était pas un rêve, Cheikh, Yatim m’a parlé.
-- Je vous comprends, l’hallucination de situe à mi- chemin entre le rêve et la réalité. Je vais vous éclaircir un peu en te racontant une petite histoire que j’ai vécue moi-même : Quand j’étais jeune, je possédais une vieille voiture que je réparais tout le temps. Un jour, je me trouvais au dessous du véhicule en train de serrer un boulon rouillé, quand me vint à l’idée que le cric pourrait céder et je risquerais d’être écrasé par le châssis. La peur me gagna ; je jugeai alors que j’avais besoin de repos ; je me retirai et allai m’allonger à l’ombre d’un arbre. Je m’endormis peu après. Le cri strident d’une petite fille que son frère battait, me réveilla en sursaut. Je tremblais. Je me lançai à la poursuite des deux enfants pour les corriger mais en vain, ils s’étaient déjà enfouis…
-- Mais ça n’a rien à voir avec le sujet de notre discussion, remarque Said, en essayant de dissimuler sa déception.
-- Avant que je me réveille, enchaine Abdelhakim, j’avais fait un rêve.
-- Qu’est ce que vous avez vu ?
-- j’avais vu que le cric cédait peu à peu, le châssis de la voiture m’écrasait la poitrine, je me débattais pour me dégager…et le cri de la petite fille me réveilla.
-- Ah ! Elle vous sauva donc de votre cauchemar !
-- Mais non ! Vous n’avez rien compris ; c’était elle qui était la cause de mon cauchemar.
-- Franchement, je n’arrive pas à vous suivre…
-- Voyons comment les choses s’étaient passées : Je dormais paisiblement ; les deux enfants se trouvaient juste près de moi. Une dispute éclata entre eux. Le garçon se met à battre sa sœur. La petite fille commença à s’écrier. Ses cris étaient tellement agaçants qu’ils avaient failli me…crever les tympans ; si j’étais éveillé j’aurais réagi en bouchant les oreilles ou en empêchant l’enfant de crier. Je dormais cependant. Quand on s’endort on n’est pas mort. Il existe toujours une partie de nous-mêmes qui reste en éveil et surveille notre corps. Notre personne. Mais cette partie abstraite ne possède pas évidemment des mains pour nous secouer, ou une voix pour nous avertir au cas où l’individu endormi court quelque danger. Elle agit alors en invitant notre imagination à nous tisser, en une durée incroyablement courte, un rêve qui nous permet de corriger une position, d’apaiser une douleur, de modérer une joie, ou nous tirer complètement de notre sommeil pour affronter une quelconque situation. Notre imagination feuillette notre mémoire, cherche les éléments susceptibles de constituer une histoire, plus au moins cohérente, qui répond au besoin. Dans mon cas, mon imagination alertée par la « chose » qui nous surveille, n’avait pas trop peiné. Sitôt les tympans crevés, elle trouva toute prête l’idée que je m’étais faite peu auparavant, quand je réparais ma voiture, et s’en servit pour me réveiller. Vous voyez ! Je ne rêvais pas que ma voiture m’écrasait avant l’arrivée de deux enfants ; et ce n’était pas leur dispute qui interrompit mon cauchemar. Au contraire, c’était le cri de la fille qui le déclencha…
-- j’ai bien saisi maintenant, mais je ne vois pas le rapport entre votre rêve et mon…fantôme.
A suivre…